82/83 décembre 1987

SUPERFUITIX
Editorial / SOMMAIRE
 
     Voici la dernière Gazette de 1987.
     L'année 1986 avait été l'année Tchernobyl. Cet accident, le plus grave à l'heure actuelle sur une installation nucléaire, avait réactualisé le débat sur la sûreté des installations. 1) Une excursion surcritique prompte (une explosion nucléaire en fait); 2) Une structure de confinement qui jusqu'à présent était considérée par ses promoteurs comme étant sûre, détruite; 3) Un exercice grandeur nature de sécurité nucléaire; 4) Un nuage dépassant la clôture d'un site et qui plus est des frontières et même le rideau de fer; 5) Des manquements aux consignes de sécurité en matière de conduite de réacteur; 6) Des normes alimentaires fluctuantes au gré des conjonctures électorale et économique.
     Tout cela avait fait l'effet d'un électro-(nucléo)choc qui a déclenché des réflexions, des trains de mesures, qui a réactivé les réflexions post TMI datant de 1979.
     En 1987, tout ce travail s'est poursuivi dans les sphères officielles qui travaillaient avec comme petite musique de fond: «chez nous ce n'est pas comme chez les Russes. Nous on est des bons». Il n'empêche que nos spécialistes se posaient quand même des questions gênantes du genre «Et si cela nous arrivait?». Bien sûr, pas en public. L'optimisme, la confiance en soi et la condescendance envers les Russes étaient de façade. Et puis voilà que coup sur coup on a des désagréments. Rien de bien grave direz-vous, mais quand même des alarmes (vous savez, la bonne douleur intercostale dans le coin du coeur). Par exemple on croyait bien que la mésaventure de la perte d'alimentation électrique de Bugey en 1985 était un cauchemar du passé mais voila qu'à Flamanville, puis à Gravelines on s'offre du  suspense. Heureusement sans gravité... mais si les tranches avaient été à pleine puissance...
suite:
     A Tricastin les opérateurs fonctionnaient une dizaine de jours hors critères de sûreté (on croyait que seuls les Russes en étaient capables. Souvenez-vous l'interview à la télé du responsable de la formation du personnel à EDF...). Les officiels disent pudiquement qu'il y avait une erreur d'appréciation sur les critères de sûreté. Les syndicats disent qu'il y avait conflit de préséance entre l'ISR (Ingénieur de Sûreté et de Radio-protection), partisan de l'arrêt et sa direction favorable à la production. C'est d'ailleurs aussi parce qu'ils ne sont pas si sûrs que l'enceinte résisterait à une explosion (et que même ils sont sûrs que ça ne résisterait pas) que l'on vient d'inventer les filtres à sable. Ces fameux bacs sont placés au-dessus du BAN (Bâtiment des Auxiliaires Nucléaires) et doivent servir à éviter que la pression monte dans l'enceinte en envoyant les gaz dans ces bacs (à dire vrai, nul ne sait vraiment quelle est leur efficacité et que retiendront les filtres, mais ça ne fait rien on continue...).
     Les R.E.P., dont on est si fier, commencent (?!) à avoir des problèmes de G.V. (générateurs de vapeur) au point que les autorités de sûreté veulent qu'EDF fasse la manip d'en changer un, à froid, sans attendre d'avoir un pêt comme à North Hanna et d'être forcé d'opérer en catastrophe.
     Notre joyau (enfin leur joyau mais le nôtre pour le coût), Superphénix, a vu son barillet, certes pièce extérieure à la cuve principale mais indispensable aux manipulations de combustible, pisser le sodium et il a fallu un mois aux spécialistes pour avertir les autorités de sûreté. Les "pôvres" de la centrale ne savaient pas si les bougies de détection de fuite fonctionnaient correctement, si l'électronique n'était pas canulée.. Heureusement que ce n'était pas la cuve principale... mais au fait, ce sont des bougies du même type qui sont censées détecter toute fuite...
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Et puis arrive à la lumière ce que tous les officiels s'efforçaient d'oublier (et de cacher): Superphénix a été démarré sans que les mstallations d'évacuation du combustible ne soient finies de construire. Ben voyons, on ne devait pas en avoir besoin avant un an ou deux, donc pas de problèmes, on pouvait tout de même démarrer. Eh bien si il y a eu!
     Tout cela jette quelques nuages dans le ciel bleu de l'optimisme de nos têtes pensantes qui réalisent qu'ils ont perdu beaucoup de temps en ne maintenant pas le rythme des améliorations décidées après l'accident de TMI en 1979.
     Sur un autre plan, Tchernobyl a provoqué des remous au sein de la CEE sur le problème des normes alimentaires, ce sera un des sujets de la prochaine Gazette.
 
Quelques nouvelles brèves dont on n'a pas vu la trace dans les journaux français

     Une dépêche AFP d'octobre 1986 nous apprenait: ...«Selon M. Boris Chtcherbina, vice premier ministre responsable du complexe énergétique, la pile détruite n'a plus de rejets nocifs»... (citation de l'agence Novosti à propos de Tchernobyl!...).
     En clair cela signifiait qu'en octobre 86 le réacteur accidenté fuyait encore, certes à un niveau journalier estimé inoffensif, mais durant tous les travaux de nettoyage les soldats esthoniens ont donc accumulé des produits radioactifs (ceci explique que le refuznik qui avait témoigné dans l'émission de Langlois ait pu «choisir» entre la Sibérie ou Tchernobyl!).
     La question à poser aux autorités russes est bien sûr: «Quelles sont les doses reçues par les décontamineurs?».
     Le 16 janvier 1987 nouvelle dépêche AFP: «...les fuites radioactives du 4e réacteur coffré dans le béton sont maintenant insignifiantes»... Ceci confirme notre question et en ajoute une autre: «Quelle est l'étanchéité du sarcophage?».

     Après toutes ces péripéties que nous espérons sans trop de gravité immédiate, il y a eu un événement gravissime en 1987: l'accident de Goïana. Une bombe de gammathéraphie au Césium 137 a été abandonnée dans un hôpital en démolition, récupérée et ouverte par un ferrailleur. Elle a déjà provoqué de trop nombreux morts (4 ou 5 au moins) sans compter ceux qui sont condamnés à terme. Cet accident qui n'a pas eu l'écho médiatique d'une explosion du type Tchernobyl est d'une extrême gravité, d'une extrême importance, car il pose en termes dramatiques le problème de la responsabilité des pays industrialisés vis-à-vis des pays en voie de développement ou du tiers-monde. Nos officiels clament qu'il est de notre
mission d'apporter une aide à ces pays sous forme d'un apport technologique. Ce discours, c'est la façade. La réalité est plus hideuse: nous devons écouler nos stocks et le nucléaire fait partie des stocks! Le problème est donc comme avec les pesticides, les produits chimiques, un problème de transfert de compétences. Or il n'y a pas les compétences pour vérifier, pour éviter des Goïana. Ce type d'accident a déjà eu lieu à Mexico en 1982, avec une bombe au cobalt. Et il vient de se reproduire et il se reproduira d'autant plus que maintenant en plus des appareils médicaux (limités en source) nous avons «inventé» les irradiateurs d'aliments à très forte source radioactive. Cela part d'un bon sentiment, éviter que la nourriture ne se perde. Mais si cela aide, semble-t-il, à la conservation, le recul est trop faible pour pouvoir porter un jugement sur les effets potentiels sur l'être humain. Il faut pouvoir étudier l'effet des modifications des protéines et de la prolifération des bactéries ayant résisté à l'irradiation. De plus il faudra aussi nous convaincre qu'améliorer la conservation des haricots vert produits en Afrique noire (pour notre consommation en saison d'hiver) contribue à combattre la faim dans ces régions.

suite:
     Il existe l'Agence Internationale de Vienne mais elle a été créée pour vérifier que les installations civiles ne se transformeront pas en installations militaires. Pour le reste,  il n'y a aucun fichier central de vérification des installations médicales permettant un suivi. Quant à l'Agence, elle s'est surtout transformée en zélote du nucléaire. Ceci n'aide vraiment personne et même pas le nucléaire.
     De toute façon ne rêvons pas: en France il n'y a pas assez d'agents pour vérifier les appareils à rayons X ou les sources médicales. Alors comment voulez-vous que dans les pays en voie de développement on puisse faire les choses correctement?
 
Revue de presse du 13 août 1986

     «Parmi les facteurs qui ont contribué à l'expansion du nucléaire, il faut citer l'avance technologique des soviétiques (c'est eux qui ont mis en service le premier breeder en 1973), une coopération scientifique efficace avec leurs alliés. Enfin ils sont moins gênés qu'à l'Ouest par les lobbies d'environnementalistes».

Financial Times, 1973
NDLR: Il est clair que la meilleure protection contre le nucléaire est les interrogations que font les citoyens avertis à l'encontre du pouvoir.

     Sur un autre plan, nous avons en France un autre secteur qui est monté en température: le stockage des déchets. En fait, il s'agit pour le moment de la recherche d'un site pour créer le labo souterrain en vue de la définition
des zones de stockage des déchets de haute activité. Cela se passe mal parce que l'ANDRA, digne émanation du CEA, a un talent de public-relation absolument merveilleux: un doux mélange de hauteur et de mépris qui passe mal. Comme disait son directeur à une américaine, en mission en France pour étudier les problèmes d'insertion sociale des centres de stockage, qui lui demandait qui elle pouvait rencontrer en plus de lui : «En dehors de l'ANDRA, il n'y a, en France, personne de compétent». Notre américaine s'étouffe encore de rire mais pas le directeur de l'ANDRA qui n'a pas compris qu'elle trouvait sa réponse pleine d'humour!
     Seulement les jolis dépliants en couleurs sur papier glacé montraient plein de choses mais pas l'entreposage de surface et pourtant c'est une installation au moins aussi compliquée et nécessaire que celle qu'on n'a pas fini de construire sur le site de Creys Malville. Et pourtant ce petit complexe sera une installation nucléaire de base qui durera bien 40 ans.
     Du coup, l'ANDRA n'a pas bien compris la réaction des «paysans de la France Profonde». Pourtant c'est simple: ils ont tout décortiqué, ils ont vu les lacunes, ont posé des questions et maintenant les promesses, ce n'est pas assez pour leur faire accepter quoi que ce soit. L'utilité publique, ils en ont soupé, ils ont assez donné. Alors prenez des leçons, messieurs, la psychologie ça s'apprend!
     En dernière minute, voici le dossier fourni aux membres du CSSIN à propos de Superphénix. Vous apprécierez que ce soit le Ministère qui demande à EDF comment elle appliquera les principes qu'elle a exposé en long et en large dans le dossier, justifiant le redémarrage de Superphénix. Faut croire qu'au plan des principes ce soit resté suffisamment peu concluant, car finalement Superphénix reste arrêté. Remarquez, on peut toujours faire un dossier expliquant que l'on peut conduire une voiture sans frein. On ne serait pas étonné qu'on demande en sus un mode d'emploi de cette périlleuse opération.
     Finalement, Superphénix c'est cela!
     Bonne lecture.
     N'oubliez pas votre réabonnement pour 1988. Bonne année à nos fidèles lecteurs et merci de votre patiente attente entre chaque lot de Gazettes.

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ERRATUM
     Il y a une erreur page 8 ligne 5: il est écrit "Or, au départ cette cuve de sécurité devait être..."; on doit lire: "Or, en l'absence du barillet... situation accidentelle durable actuelle n°1". Sera corrigé sur le site web!
SOMMAIRE
EDITO
SUPERPHENIX: Introduction; A. dossier de la C.E.D. (Commission Energie et Développement) B. questions posées au Conseil Supérieur de Sûreté et d'Information Nucléaire C. extraits du rapport d'activité du CEA (1986) D. intervention de l'APAG 5Association pour l'Appel de Genève)
STOCKAGE DES DECHETS: Introduction; A. réponses de l'ANDRA aux questions de l'association de Bourg-en-Bresse B. extraits du rapport annuel CEA (1986) (à suivre dans les prochains numéros)

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